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Dans le cadre de mon dernier livre "prospectic : nouvelles technologies, nouvelles pensées", je me suis intéressé au conflit d'intérêt et aux raisons pour lesquelles nous avions du mal à en sortir autrement que par le rapport de force. Les sciences cognitives m'ont apporté des éléments très important pour mieux en comprendre les raisons, de même que l'anthropologie et l'histoire. Je vous propose de découvrir ici, les raisons qui font de nous des êtres en hominescence (suivant le terme de Michel Serres), ayant évolué sur certains domaines et pas dans d'autres. Ce déséquilibre est probablement la source de beaucoup de nos maux.

Je vous propose trois façons de découvrir comment dépasser nos limitations dans notre façon de penser : Video de la présentation
- En lisant le chapitre neuf du livre : "modes de pensée et conflits d'intérêts" (PDF), également disponible en grande partie sur Internet Actu
- En lisant le billet ci-dessous qui en résume l'essentiel
- En regardant la présentation que j'en ai faite le 2 décembre dernier pour Formasup, à l'université de Liège

Comprendre comment nous pensons pour dépasser nos limites à la coopération

Les sciences cognitives nous apprennent que si pour penser nous utilisons notre mémoire à court terme, nous avons alors non pas un mais au moins deux modes de pensée.

Le premier mode de pensée fait appel à la « boucle phonologique » qui permet d’enchaîner des concepts en série par exemple lors de la construction de discours hypothético-déductifs. Mais cette mémoire à court terme est limitée à 3 notions. Les animaux utilisent différents langages (sonores, dansés…) mais restent limités dans leur capacité à construire un discours. L’homme au contraire a développé un vocabulaire symbolique qui est transmis culturellement dès le plus jeune âge et qu’il conserve dans sa mémoire à long terme. Ainsi, il lui est possible d’alimenter en continu sa boucle phonologique au fur et à mesure de la construction de la pensée et de construire un discours par l’ajout sans limite de nouvelles déductions à chaque étape de son discours. Cette pensée « rationnelle » nous a apporté non seulement un mode de communication très sophistiqué avec nos congénères mais également a permis le développement de notre intelligence.

Mais ce premier mode de pensée à des limites. La construction d’un discours est par nature linéaire (la boucle phonologie travaille en série dans le temps). Tout se passe comme si nous choisissions à chaque étape la prochaine étape d’un parcours. Nous ne pouvons pas prendre plusieurs chemins à la fois. Même si nous pouvons revenir en arrière pour essayer un nouvel embranchement, nous sommes limités dans le nombre d’essai possible sans se perdre. Cela a des conséquences sur notre limite à penser de cette façon : nous ne pouvons pas facilement explorer tous les cheminements possibles et conservons donc notre propre « fil de pensée » tant que celui-ci n’est pas réfuté, ou plus exactement tant que nous n’acceptons pas cette réfutation. Mais il existe de nombreux domaines, comme le débat philosophique ou politique, où il n’y a pas un seul cheminement possible entre des postulats et une conclusion (comme c’est *parfois* le cas en mathématiques). Cela est particulièrement crucial dans un domaine particulier : le conflit d’intérêt. Chacun suit alors son propre cheminement. Il n’est alors possible avec ce premier mode de pensée que de gagner ou de perdre face à l’autre (la loi du plus fort, éventuellement améliorée par Sun Zu ou Machiavel pour en faire la loi du plus habile). Il est cependant également possible faire un « compromis » ne prenant que partiellement en compte chacun des deux « points de vue ».

Il existe une troisième solution qui consiste à faire converger au moins partiellement les intérêts pour trouver suffisamment de points communs (approche coopérative par la convergence d’intérêts, stratégie « Win-Win ») – ou mieux encore d’articuler des points de vue apparemment incohérents entre eux pour proposer une vision nouvelle de la question (ce que Hegel a appelé le « saut qualitatif » en dialectique). Mais cette solution fait appel à un autre mode de pensée. Nous pourrions le décrire comme la vision du plan permettant de se représenter les différents cheminements (vision allocentrée) par rapport à la vision de son seul point de vue (vision égocentrée). Une deuxième mémoire à court terme, le calepin visuo-spatial, nous permet de retenir plusieurs éléments en parallèle afin de nous aider à constituer une « carte mentale » sur laquelle nous pourrons construire de la pensée en y  découvrant des cheminements entre des points qui n’étaient pas reliés entre eux. Mais le calepin visuo-spatial est également limité. Son « empan mnésique » est compris entre 5 et 9. Nous sommes donc restreints, tous comme les autres animaux, à ne relier que quelques idées entre elles.

Pour aller plus loin, il faudrait pouvoir conserver dans notre mémoire à long terme, non plus une suite non ordonnée de mots symboliques pour y accoler les concepts sur lesquels nous voulons penser, mais plutôt un plan sur lequel nous pourrions avoir plusieurs centaines de « lieux de mémoire » (loci) où nous pourrions lier les notions sur lesquels nous voulons réfléchir. Nous pourrions alors construire non plus un simple cheminement logique, mais au contraire, découvrir des chemins nouveaux entre des idées qui n’avaient pour certaines pas été reliées jusqu’alors. C’est ce qui a été fait depuis les Grecs par exemple par Simonide de Ceos qui associait les personnes au plan d’une maison qu’il connaissait bien (raconté par Ciceron dans le premier volume de la rhétorique : « de inventio »), en passant par les moines du Moyen Age qui utilisaient les multiples éléments à l’intérieur d’une cathédrale comme support à leur pensée, jusqu’à la Renaissance où des théâtres imaginaires (l’Idea del Teatro de Giulio Camillo) et des roues contenant des figures symboliques (Giordano Bruno) permettaient de mettre directement en relations des concepts différents. Mais après la Renaissance, cette « art de la mémoire » est tombé en désuétude, faisant  disparaître ce que l’on pourrait qualifier « d’art de penser ». Le triomphe de la pensée rationnelle (la « pensée-1 ») a occulté notre deuxième mode de pensée. Nous en avons perdu au passage, sauf à le faire naturellement pour certains, la capacité de créer de la pensée par l’articulation de points de vue qui ne sont déductibles les un des autres, en les rassemblant sur un même territoire. Il ne s'agit pas bien sûr de balayer notre pensée rationnelle, mais plutôt de rééquilibrer notre capacité à penser en la complétant par ce deuxième mode.

Les cartes heuristiques sont particulièrement utiles pour penser dans ce sens aussi bien individuellement que collectivement (bien que la plupart soit plus adaptées à une vision arborescente où deux concepts hérités d’une idée qui leur sert de source, sont rarement reliés entre eux). Mais il nous faut aller plus loin en construisant des plans de territoires que nous conserverons en détail dans notre mémoire à long terme. Cela peut être des cartes qui nous servent pour penser individuellement comme celle de notre maison ou de notre environnement, ou bien d’autres cartes que nous partageons avec nos semblables pour construire du débat. Nous pourrons alors nous appuyer sur ces plans pour y conserver l’ensemble des éléments sur lesquels nous voulons construire de la pensée, tout comme nous nous appuyons sur notre vocabulaire symbolique – qui lui a bien été mémorisé depuis tout jeune dans notre mémoire à long terme – pour construire nos chemins de pensée, étape par étape, sous la forme de discours.

Il serait intéressant de construire des cartes communes faciles à mémoriser pour chacun. Il faut cependant sûrement éviter la tentation d’utiliser le plan d'un territoire connu (par exemple la carte des pays dans le monde) pour éviter d’associer des concepts auxquels on associe des valeurs - bonnes ou mauvaises - à des parties "habitées" de ce territoire. Les réflexions actuelles pour trouver des cartes partagées, facilement mémorisables dans notre mémoire à long terme vont dans deux directions :
  • Carte servant à mémoriser les relations entre les deux types de mémoire à court terme, leur façon de les dépasser en conservant des informations dans notre mémoire à long terme et les façons de gérer sconflits d'intérêtSoit la création d’un nouveau territoire simple, régulièrement utilisé et vu aussi bien depuis une vision egocentrée (déplacement dans le territoire) qu’une vision allocentrée (« vue du ciel »). C’est le cas par exemple de l’île Prospectic située dans un monde virtuel, qui a pour vocation de favoriser le débat autour des nouvelles technologies (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives…) – ou encore de la petite île présentée ci-joint avec seulement deux sommets de tailles inégales, servant à présenter les différents concepts présentés ci-dessus.
  • Une autre piste consiste à utiliser une carte déjà connue – au moins partiellement – du plus grand nombre. Cela peut être une carte du ciel présentant les étoiles elles-mêmes rassemblées sous la forme de constellations (seules les principales sont largement connues mais il devrait être possible d’étendre cette connaissance progressivement au fur et à mesure de l’utilisation de la carte). Il faut noter cependant que la carte du ciel n’est pas la même pour les populations vivant au Nord ou au Sud de l’équateur... La carte du « corps humain » (par exemple l’homme de Léonard de Vinci) serait également un bon candidat. Elle comporte une cinquantaine de « lieux de mémoire » auxquels nous avons déjà associé un nom quelle que soit notre culture et notre niveau de connaissance.

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